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D'un paddock à l'Atlantique : deux façons de raconter l'endurance

Endurance Info
1 nov. 2026 • 18:30
par
Laurent Mercier, rookie de la course au large

Couvrir une course d'endurance comme les 24 Heures du Mans, de Spa ou de Daytona et suivre la Route du Rhum – Destination Guadeloupe ne mobilise pas tout à fait les mêmes réflexes journalistiques. Si les deux disciplines partagent une culture de la performance, de la technique et de l'endurance, les conditions de travail, les sources d'information et la manière de raconter la compétition sont sensiblement différentes. Pour un journaliste issu du sport automobile, passer des paddocks à la course au large implique une véritable adaptation surtout quand on n'a pas le pied marin. 

Premier constat : les deux univers possèdent leur propre langage. Celui de l'endurance automobile n'est déjà pas simple à appréhender pour un néophyte. Essayez donc d'expliquer que la catégorie reine se nomme Hypercar, qu'elle repose sur deux réglementations techniques différentes, avec ou sans hybridation, le tout complété par une Balance de Performance destinée à équilibrer les forces en présence. Il faut déjà maîtriser ce vocabulaire avant de pouvoir le transmettre. En voile, la démarche est identique. Autant écouter un pilote ne pose généralement pas de difficulté particulière, autant comprendre un skipper demande davantage d'attention pour assimiler les subtilités de son environnement technique et sportif. Savoir que bâbord est à gauche et tribord à droite ne suffit pas. Empannage, choquer, hauban, gennaker, écoute ou affoler sont autant de termes à connaître. 

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

Deux environnements, deux façons de travailler

La première différence entre les deux mondes tient à la proximité avec les acteurs. Sur circuit, le journaliste évolue au cœur de la compétition. Le paddock constitue un lieu de rencontres permanent. Pilotes, ingénieurs, directeurs d'équipe et mécaniciens sont accessibles, notamment après les essais, lors de conférences de presse ou dans les moments précédant et suivant les courses.

Nous avons retrouvé certains repères lors de notre passage à Saint-Malo. Le précieux pass média autour du cou, la salle de presse, les échanges avec les équipes : le décor change, mais les habitudes professionnelles restent. La Route du Rhum est une épreuve internationale, même si elle possède une forte identité française. Sur les 115 skippers engagés, 100 sont français. Les partenaires sont eux aussi majoritairement issus de l'Hexagone. Plus de 700 journalistes sont accrédités, même si tous ne restent pas sur place pendant toute la durée de l'événement. Une fois le départ donné, tout le monde remballe pour suivre la course de chez soi même si certains vont prendre un avion afin de se rendre à l'arrivée en Guadeloupe. 

Avec autant de bateaux et de concurrents, le travail ne manque pas. Les sujets sont multiples et les angles de traitement nombreux. La salle de presse est d'ailleurs organisée en deux espaces, l'un réservé aux journalistes, l'autre aux représentants des équipes. Un détail nous a également frappés : alors que la flotte ne compte que onze femmes, la salle de presse est majoritairement féminine.

Autre particularité, la place accordée au papier. Malgré l'important dispositif RSE mis en place par l'organisation, les dossiers de presse imprimés restent nombreux. Et on ne s'en plaindra pas ! La trace papier conserve une vraie valeur, notamment pour les collectionneurs et les archivistes, là où la communication numérique peut vite disparaître.

L'organisation a également mis en place un groupe WhatsApp permettant de suivre les différentes activités, de recevoir des informations en temps réel sur la course et de poser des questions. Une recette déjà éprouvée sur le Tour de France cycliste. Les services de communication restent par ailleurs facilement accessibles pour organiser un rendez-vous, comme c'est aussi le cas en Endurance, même si, dans notre discipline, toutes les équipes ne se montrent pas toujours efficaces. 

Avec son immense village gratuit installé en pleine ville, la Route du Rhum permet aussi au public d'approcher les bateaux au plus près. Ils étaient encore plus d'un million sur la semaine à Saint-Malo. Il n'est pas rare de croiser les skippers, qui se prêtent volontiers au jeu des selfies et des photos. Pour être honnête, tous préfèrent certainement être en mer plutôt que de multiplier les obligations médiatiques. Mais une chose est sûre : leur engagement force le respect.

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

En mer, l'information ne vient plus à vous

Une fois le départ donné à Saint-Malo, les skippers se retrouvent seuls à bord et les possibilités d'échange deviennent beaucoup plus limitées. Le journaliste ne peut plus aller à leur rencontre à tout moment. Il doit organiser son travail autour des communications disponibles, des informations transmises par les équipes à terre et des données officielles de la course.

Sur circuit, l'actualité peut surgir à n'importe quel instant. Une voiture qui rentre au stand, un changement de pilote, une casse mécanique, une sortie de piste, une pénalité ou une décision stratégique peuvent immédiatement donner lieu à un article. Le journaliste dispose généralement de plusieurs interlocuteurs pour comprendre la situation et obtenir des explications. Il est également facile de suivre une voiture sur un écran, sachant qu'elle repassera devant vous quelques minutes plus tard.

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

En mer, l'information demande davantage d'anticipation. Il faut préparer ses questions avant le départ, identifier les personnes susceptibles d'apporter un éclairage technique et multiplier les contacts avec les équipes à terre. Une avarie sur un Ultim ne se traite évidemment pas comme une casse mécanique sur une Hypercar. Dans le premier cas, le skipper doit souvent gérer seul la situation. Le journaliste doit alors croiser les informations disponibles, comprendre les conséquences de l'incident et parfois attendre plusieurs heures avant d'obtenir des explications précises. Vous ne voyez pas le bateau en question. 

Cette contrainte modifie également le rythme de production. Il faut apprendre à travailler avec des informations incomplètes, sans céder à la tentation de tirer des conclusions trop rapidement. Même les équipes techniques restées à terre ne disposent pas nécessairement de tous les éléments en temps réel. 

En Endurance, le journaliste bénéficie d'un environnement relativement concentré. Les voitures évoluent sur un circuit, les équipes sont regroupées dans les stands. Il est possible d'observer directement une intervention mécanique, de photographier un arrêt au stand ou de recueillir les réactions d'un pilote après son relais, à condition bien sûr de pouvoir accéder au stand.

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

Mais là aussi, les habitudes évoluent. Aujourd'hui, beaucoup d'échanges passent par WhatsApp. On perd parfois cette spontanéité et cette proximité qui font aussi l'intérêt du métier. Ce qu'a fait Sébastien Bourdais après son abandon aux 24 Heures du Mans en juin dernier reste assez rare : organiser presque à l'improviste une conférence de presse pour s'expliquer devant un groupe de journalistes, dont certains avaient d'ailleurs des questions très connes. C'est aussi pour cela que l'on se déplace sur les circuits : respirer les émotions, qu'elles soient positives ou négatives. À titre personnel, ce moment restera l'un des temps forts de ma saison.

Raconter une course qui ne s'arrête jamais

Sur la Route du Rhum, le terrain de reportage est beaucoup plus vaste. Les concurrents peuvent se trouver à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de milles nautiques les uns des autres. Le journaliste ne voit pas directement la course. Il doit la reconstituer à partir des positions, des trajectoires, des images transmises et des témoignages.

La différence est fondamentale. Là où une grande partie du travail dans notre monde motorisé repose sur l'observation directe autour d'un circuit, la course au large impose davantage d'interprétation et de recoupement des informations. Il faut aussi accepter que certaines questions restent sans réponse immédiate. La priorité du skipper demeure la navigation, pas la communication médiatique. Les échanges doivent donc s'adapter à sa disponibilité et aux conditions rencontrées en mer. Une vacation peut être courte, un message arriver à un moment inattendu. Il faut savoir saisir l'occasion sans perturber le travail du marin.

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

Toute l'année, notre traitement journalistique est rythmé par le chronomètre. Il faut publier rapidement les résultats, expliquer les faits marquants et recueillir les réactions à chaud. En mer, la compétition dure plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Les événements s'inscrivent dans la durée et une situation peut considérablement évoluer entre deux classements.

Le journaliste doit donc trouver un équilibre entre le suivi quotidien et les sujets de fond. Il ne suffit pas de publier régulièrement les positions des concurrents. Il faut expliquer les stratégies, raconter les trajectoires et donner du relief aux événements. C'est sans doute là que réside l'une des principales difficultés : savoir captiver le lecteur, l'emmener avec soi dans cette traversée de l'Atlantique et éviter de le perdre en chemin. Relater sans voir. 

De quoi mettre en PLS les briefings des photographes pour les zones rouges sur circuit (photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency)

La photographie constitue une autre différence importante. Sur un circuit, le photographe peut multiplier les angles de prise de vue. Il dispose de postes dédiés et peut suivre les voitures dans plusieurs secteurs : départ, dépassements, passages aux stands, ambiance des garages ou podium.

Sur la Route du Rhum, les possibilités sont différentes. Les images les plus spectaculaires sont souvent réalisées avant le départ, pendant les premières heures de course ou à l'arrivée. Une fois les bateaux au large, le journaliste dépend largement des images fournies par les équipes et des moyens de communication disponibles.

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

L'humain, toujours au cœur de l'histoire

Pour autant, les fondamentaux du journalisme restent les mêmes : vérifier les informations, comprendre les enjeux, trouver les bons interlocuteurs et ne pas se satisfaire des seuls discours officiels.

Passer du paddock à l'Atlantique, ce n'est donc pas changer de métier. C'est apprendre à exercer le même métier avec d'autres contraintes, d'autres sources et une autre temporalité. C'est précisément ce qui rend l'expérience intéressante lorsqu'on découvre un nouvel univers.

Sur circuit comme en mer, on parle bien d'endurance. Dans le premier cas, on part d'un point A pour y revenir, après avoir parcouru une distance et respecté un temps de course définis. Dans le second, avec la Route du Rhum, on quitte un point A pour rejoindre un point B, sans savoir précisément à quel moment on arrivera. 

Yoann Richomme en conférence de presse (Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency)

Au-delà de ces différences, les deux disciplines ont un point commun essentiel : les histoires humaines. Dans les deux cas, le journaliste est là pour raconter bien davantage que les résultats des uns et des autres. Il doit mettre en lumière les femmes et les hommes qui font la compétition, leurs choix, leurs doutes, leurs difficultés et leurs émotions.

Et c'est peut-être là que le contraste est le plus frappant. Si le sport automobile tend maintenant à s'éloigner de sa dimension humaine, au profit de la technologie, d'une communication bien trop encadrée, la voile conserve un rapport très direct avec l'humain. Seul à bord de son bateau, face à l'océan et aux éléments, le skipper reste au centre de son histoire. Une dimension qui rappelle finalement pourquoi nous faisons ce métier : raconter des femmes et des hommes avant de raconter des voitures ou des bateaux. 

Photo : Bruno Vandevelde / MPS Agency

MAJ à 18h40 : Quelques minutes seulement après la publication de cet article, le message WhatsApp arrive : « Romain Pilliard doit mettre sa course entre parenthèses. Le skipper de Use It Again (Vintage Multi) déplore une avarie après avoir subi une collision avec Violette Dorange (Initiatives Coeur - IMOCA). Son flotteur ayant été endommagé, il est contraint de faire route vers un port, vraisemblablement celui de Roscoff. La navigatrice poursuit sa route. » La première histoire à raconter de cette 13e édition...

Commentaires (1)

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WD

1 nov. 2026 • 19:09

Sympa de nous faire vivre ces différents mondes: endurance, cyclisme et voile !