La Porsche 928 qui défia Le Mans : l’incroyable pari de Raymond Boutinaud
Dans l’histoire des 24 Heures du Mans, certaines aventures dépassent largement le simple cadre sportif. Celle de la Porsche 928 engagée au début des années 1980 appartient incontestablement à cette catégorie. À cette époque, personne n’imagine voir la grande GT à moteur avant de Stuttgart prendre le départ dans la Sarthe. Pas même Porsche.
Pourtant, contre l’avis initial de l’usine, Raymond Boutinaud va transformer une 928 accidentée en véritable voiture d’endurance, jusqu’à décrocher un podium en catégorie GT. Le préparateur français nourrit alors une ambition aussi audacieuse qu’inattendue : engager une 928 aux 24 Heures du Mans 1983.
Une idée née presque par hasard
Au début des années 1980, Raymond Boutinaud évolue en Championnat de France au volant d’une Porsche 911. Parallèlement, il possède une Porsche 928 achetée accidentée. Rien ne destine alors cette voiture à la compétition. L’idée du Mans naît presque spontanément.
« À cette époque, je roulais sur une Porsche 911, se souvient Raymond Boutinaud. J’avais cette 928 achetée accidentée. Un jour, mon épouse vient me voir sur un circuit et l’idée était de voir ce que valait cette 928 sur circuit. Je lui ai de suite trouvé des qualités de tenue de route et de comportement assez exceptionnelles. L’idée d’aller plus loin est venue comme cela. »
Très vite, le spécialiste Porsche réunit un équipage composé de Patrick Gonin, Alain Le Page et Raymond Boutinaud lui-même, sans même savoir si la voiture pourra réellement prendre le départ au Mans. Puis survient un événement aussi rare qu’improbable : la 928 est retenue pour les 24 Heures du Mans avant même d’être préparée en configuration compétition.
« La voiture a été sélectionnée pour l’épreuve, poursuit Boutinaud. Ensuite, fallait-il encore la qualifier mais la 928 n’était toujours pas équipée en version compétition. Il a donc fallu cavaler pour préparer l’auto. Le timing était serré puisque nous avions seulement deux mois pour cela. C’est assez rare pour être souligné que nous avons eu l’invitation avant la préparation de la 928. »
Porsche sceptique face au projet
La principale difficulté apparaît immédiatement : la Porsche 928 n’a jamais été conçue pour courir en endurance. Raymond Boutinaud contacte alors Porsche Allemagne afin d’obtenir un soutien technique. À Stuttgart, l’accueil se montre particulièrement réservé.
« J’ai donc pris contact avec Porsche Allemagne, sourit-il. À cette époque, Jürgen Barth s’occupait du service compétition. Il m’a de suite dissuadé de la faire rouler en me disant que ce n’était pas une voiture prévue pour la compétition. En revanche, Porsche était prêt à me vendre une voiture de course prête à rouler. »
Mais le pilote français refuse d’abandonner son projet : « Ma réponse était claire : “faites quelque chose ou pas, la voiture roulera au Mans car elle est sélectionnée”. »
Face à cette détermination, Porsche finit par accompagner discrètement l’aventure. « Porsche a réuni une équipe d’ingénieurs afin de savoir ce qu’il était possible de faire, précise le préparateur-pilote. L’usine s’est occupée du bloc moteur en l’envoyant chez Mahle pour la préparation. Il a fallu payer les pièces mais nous avons eu un soutien. Les amortisseurs ont été fabriqués par Bilstein, Cibié s’est occupé de l’éclairage. Le système de freinage était issu de la 917. De notre côté, toute la préparation a été réalisée en deux mois. »
Une préparation improvisée jusqu’au dernier moment
Aujourd’hui encore, il semble difficile d’imaginer une voiture engagée au Mans sans essais préalables. Pourtant, c’est exactement ce qui arrive à cette Porsche 928.
« La voiture n’a pas disputé la moindre course avant Le Mans car elle n’était même pas encore complètement prête en arrivant sur le circuit, confesse Boutinaud. Il a fallu terminer l’installation du faisceau électrique. Le moteur n’avait jamais tourné avant d’arriver sur le circuit. Aucun réglage en amont, rien… »
L’équipe improvise alors des essais sur route ouverte durant la semaine mancelle. « Durant la semaine, nous sommes allés rouler sur des petites routes autour du Mans afin de tester le tout. Nous n’avons pas rencontré le moindre problème. Les pilotes ne connaissaient pas du tout la 928. »
La qualification reste modeste avec une dernière place sur la grille en 4’35’’940, mais la course va rapidement prendre une tournure inattendue.
« Nous avons qualifié l’auto en queue de peloton, regrette son pilote. Après trois heures de course, on s’est retrouvé en tête de la catégorie GT sans le moindre tableau de marche. L’objectif était de rouler et d’aller le plus loin possible. »
Devant cette performance inattendue, les ingénieurs Porsche présents sur le circuit rejoignent finalement le stand afin d’apporter leur soutien technique à l’équipe française.
Une réparation de fortune au cœur de la nuit
L’aventure manque toutefois de s’interrompre brutalement après une sortie de piste entraînant la casse d’un moyeu de roue. Sans pièce de rechange disponible sur place, l’équipe se rapproche alors de Bilstein afin d’en fabriquer une nouvelle dans l’urgence. L’intervention coûte néanmoins cinq heures de réparation. La 928 rallie finalement l’arrivée, mais sans être classée.
Le podium en 1984
L’histoire ne s’arrête pourtant pas à cette première participation. En 1984, la même Porsche 928 revient dans la Sarthe avec plusieurs évolutions techniques apportées par le préparateur de Villeneuve-Saint-Georges.
« L’année suivante, on revient avec la même auto mais légèrement modifiée avec cette fois un podium en GT en dépit d’un souci de joint de culasse, explique Boutinaud. Entre les deux éditions du Mans, nous avons tout de même roulé sur différentes courses du Championnat du Monde. »
Associés à Philippe Renault et Georges Guinand, Raymond Boutinaud et sa 928 décrochent la 22e place au général ainsi que la troisième position de la catégorie B. Une performance qui fait entrer cette auto dans une catégorie à part dans l’histoire de Porsche.
Une voiture unique préservée jusqu’à aujourd’hui
Quarante ans plus tard, ce châssis demeure une pièce absolument singulière.
« C’est un châssis unique, se félicite son pilote. Après Le Mans 1984, il a été conservé. J’ai juste tenté l’expérience du Rallye du Touquet à son volant. La 928 est une grosse voiture avec moteur avant très performante et fiable. »
Une autre Porsche 928 développée pour la compétition a bien existé aux États-Unis, mais dans une configuration très différente avec une carrosserie en aluminium. Longtemps oubliée, la voiture française est restée stockée durant près de trente ans avant de renaître récemment.
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Guyom
21 Juil. 2026 • 12:43