WEC

Monza 2008 : « Le plus important dans la vie est la vie »

WEC
6 nov. 2026 • 19:00
par
Laurent Mercier, admiratif

Quand on parle de Monza, on parle du Temple de la vitesse. Qui dit vitesse dit aussi danger et prise de risques. Le circuit italien a été le théâtre de nombreux accidents spectaculaires. On a encore pu le constater récemment, avec le départ du GT World Challenge Europe et une manche de la GT4 European Series en mai dernier. Retour 18 ans en arrière.

Nous sommes en 2008. Le championnat Le Mans Series fait alors partie des références de l'endurance, au même titre que le FIA GT. À cette époque, Endurance-Info n'a pas encore deux ans d'existence. Nous nous déplaçons sur nos deniers personnels et Monza nous accueille à trois reprises en l'espace de trois mois : les essais d'avant-saison du FIA GT, les Le Mans Series et, enfin, le FIA GT.

La manche des Le Mans Series restera à jamais gravée dans les mémoires de ceux qui étaient sur place. Bien au-delà du résultat sportif, que tout le monde a depuis longtemps oublié, une date et un événement restent associés à ce week-end : le 27 avril 2008 et l'effroyable accident de Stéphane Ortelli lors des 1000 km de Monza.

Je l'ai déjà été raconté dans ces colonnes, mais mon histoire personnelle de journaliste est intimement liée à Stéphane Ortelli. En 2008, le Monégasque défend les couleurs du Team ORECA-Matmut au volant d'une Courage-Oreca LC70 LMP1 ouverte, partagée avec Soheil Ayari. Vous voyez le prototype aux couleurs Mondrian... Audi, Peugeot, Pescarolo, ORECA et Creation Autosportif animent alors la catégorie reine.

À l'époque, pas de Balance of Performance, mais un système d'équivalence essence/diesel qui, à l'image de la BoP aujourd'hui, n'était pas franchement transparent.

Pour faire le lien avec 2026, la Peugeot 908 HDi FAP n°8, victorieuse à Monza en 2008, roule ce week-end dans le cadre de Legends of Le Mans, au même titre que la Porsche RS Spyder ex-Horag Racing. Il y en a toutefois une qui ne reprendra jamais la piste : la Courage-Oreca LC70 n°5 de Stéphane Ortelli.

Alors qu'il est au volant en pleine course, la LMP1 décroche d'un coup quasiment au bout de la ligne droite des stands. Le choc contre le rail est extrêmement violent. La voiture s'envole et enchaîne les tonneaux. Un, deux, trois... En salle de presse, tout le monde est littéralement sidéré. Le temps semble s'arrêter. Inutile de revoir les images pour comprendre la gravité de la situation. Le prototype est complètement disloqué. Il est même passé par-dessus l'Audi d'Allan McNish, son ancien coéquipier de la victoire aux 24 Heures du Mans dix ans plus tôt. Pas un bruit. Le monde s'est arrêté. Comment le pilote peut-il sortir indemne d'un tel accident ?

En 2008, les réseaux sociaux se résument encore largement à Facebook, qui est encore un véritable réseau social. Les images ne font pas instantanément le tour de la planète, relayées par des comptes dont le seul objectif est de faire du buzz pour gagner quelques followers. Sachez d'ailleurs que je ne vous aime pas, pour rester poli.

Les minutes passent. Le doute aussi. Nous essayons de savoir ce qu'il en est, mais les informations ne viennent pas. Pas de groupe WhatsApp de l'équipe pour nous tenir au courant. Désolé si je réagis comme un vieux con, mais en 2008, il fallait encore un câble Ethernet pour se connecter à Internet.

En salle de presse, les visages sont fermés. Les larmes apparaissent. Le temps passe et toujours aucune nouvelle précise. Tout le monde est impuissant face à la situation.

Photo : DPPI

On finit par apprendre que Stéphane est conscient et que son état semble satisfaisant. Semble satisfaisant ? Après un tel choc ? Difficile de savoir comment réagir. Lui envoyer un SMS pour lui demander comment il va ? Idée très conne. 

L'équipe confirme finalement que Stéphane est passé par le centre médical du circuit et que « ça va ». Dans la soirée, nous apprendrons même qu'il repartira chez lui par la route, conduit par Soheil Ayari.

Il existe des moments dans une vie dont on se souvient avec une précision étonnante : où l'on était, avec qui et ce que l'on faisait. Les attentats du 11 septembre 2001 en font partie. L'accident de Stéphane Ortelli à Monza aussi. Je peux encore vous dire précisément à quelle place j'étais assis en salle de presse, qui se trouvait à mes côtés et sur quel écran nous avons découvert cette effroyable sortie de piste. En août, Stéphane Ortelli est déjà de retour au volant de la LMP1. Avec des béquilles.

Stéphane Ortelli fait partie de ces personnalités qui donnent une autre dimension au sport automobile. Au même titre qu'un Guillaume Moreau, pour ne citer que lui, il représente un formidable exemple de résilience. Quand le quotidien devient un peu compliqué, il suffit parfois de penser à ces pilotes pour relativiser.

Quand on repense à sa sortie de piste en FIA GT à Bucarest, au spectaculaire accident de Spa avec le début d'incendie sur la Lexus, puis, plus récemment, à son accident en Ultimate Cup Series à Portimão, qui n'aurait jamais dû avoir lieu, une question revient forcément : comment fait-il pour conserver une telle passion et une telle foi dans le sport automobile ? Car Stéphane est toujours là. Toujours animé par la même envie. Lorsqu'il voit son ami Louis Prette remporter une course, on a presque l'impression que c'est lui qui vient de gagner.

Croyez-moi, une telle passion est devenue rare dans un environnement où l'humain semble prendre de moins en moins de place. Lors d'un long entretien, Stéphane Ortelli était revenu avec nous sur cet accident de Monza. 

« Quand l'auto part, je me dis : "Wow, c'est pour moi, c'est mon tour", mais je ne me raidis pas. J'ai l'image en tête de savoir si je vole droit ou vers les tribunes. J'ai en mémoire l'accident au Mans en 1955. Quelle que soit la personne, cet accident touche ton inconscient. Là, je sais en plus que l'Audi d'Allan (McNish) est en-dessous. Voilà deux occasions de penser à autre chose qu'à soi-même. »

Photo : DPPI

« Au premier impact, le crash box disparaît, au deuxième impact, la coque explose et au troisième la coque me retombe sur le pied. Au troisième impact, je me dis qu'il faut que ça s'arrête tant la douleur sur mon pied est incommensurable. J'ai plusieurs fractures à la cheville. La douleur est insupportable, il faut en finir. »

« Au dernier instant, l'auto tourne pour un demi-tour et se pose sur le fond plat. Je suis en vie. »

« Je vois que du monde vient tout de suite vers moi, ma jambe gauche est entière, elle bouge, mais je cherche mon pied droit. Les commissaires essaient de m'extraire des morceaux de la voiture. Il y a un grand trou dans la coque, mais je ne vois pas mon pied. Je me dis que je suis vivant mais dans quel état, je ne sais pas. »

« Mon neveu est né un 27 avril (1996) et c'était le plus beau jour de ma vie. Le 27 avril 2008 est aussi le plus beau jour de ma vie. Je me dis que ce n'est pas grave, qu'au pire on va me couper la jambe comme Alex Zanardi. La vie ne s'arrête pas. On s'est vu plus tard avec Alex où nous avons longuement discuté et on a pleuré. Alex a changé la vie de beaucoup de personnes dans le monde. À Nogaro, on était tellement heureux tous les deux. »

« Le plus important dans la vie est la vie. Ta première bouffée d'air est quand tu sors du ventre de ta mère. Avant de toucher le sol, j'ai eu le temps d'y penser. Déjà, tu sais que tu vas pouvoir piloter à nouveau, mais au début tu es sous morphine durant plusieurs jours. À ce moment-là, tu ne penses pas au pilotage. Tu choques même les gens en disant que tu veux à nouveau piloter. »

« Je remonte dans l'auto avec des béquilles au Nürburgring. C'était la période des travaux sur le circuit et il manque une tribune. En roulant, je me dis que si je décolle, ma voiture ne terminera pas dans la tribune. J'ai en mémoire que Loïc Duval (le 3e pilote, ndlr) avait halluciné car j'étais dans les mêmes temps que lui. Il a aussi connu un grave accident au Mans et j'ai beaucoup discuté avec lui en lui disant qu'il était vivant et qu'il allait gagner les 24 Heures du Mans. »

« Au Paul Ricard, tout allait bien jusqu'à 300 km/h, mais, au début, je n'arrivais pas à fond à Signes. Il m'a fallu quelques tours pour m'y forcer. Ma première victoire après l'accident était en FFSA GT sur une Audi R8 LMS/Team ORECA avec le regretté Yvan Lebon à Magny-Cours. Mon accident était sur un proto ORECA et là je gagne avec ORECA et Hugues de Chaunac. La page est tournée et une nouvelle s'écrit. J'ai tout de même eu des douleurs durant plusieurs années. En 2011, je suis aux 12 Heures de Sebring et je vais faire un footing avec Fred Mako. J'ai été contraint d'arrêter car j'avais très mal. La douleur est restée trois mois. Il aurait fallu reconstruire les ligaments avec une greffe de tendon, ce qui demandait six mois d'immobilisation. J'ai refusé et les muscles ont compensé petit à petit. »

« Bucarest en FIA GT (2007) a aussi été compliqué. Là aussi, je n'y étais pour rien. Après ce choc, j'avais des vertiges et je pensais devoir vivre avec cela. Bizarrement, l'accident de 2008 a ôté les vertiges. Il faut souligner le travail des services médicaux sur les circuits. Tout le monde est bienveillant avec les pilotes. A chaque fois que je retourne à Monza, je passe au centre médical. »

 

 

Commentaires

Connectez-vous pour commenter l'article