Cycling

La dure loi du sport

26 Aoû. 2026 • 13:00
par
Anthony Megevand
Photo : DragonSpeed DH

Encore un article sur du deux roues, sur EI ; mais quel est le rapport avec l’endurance ? Laurent aurait pu commencer le texte de cette façon. J’avoue devoir une petite explication en guise de préambule. Laurent était à Andorre pendant que j’étais aux Gets, pour le programme de DragonSpeed en Coupe du Monde Mountain Bike Downhill, alors même que l’IMSA était à VIR et l’ELMS à Spa. Il y a déjà un loup. Il me disait que l’ambiance semblait folle ; je lui confiais que la journée avait été difficile et que j’avais redécouvert la dure loi du sport, bien loin de la Balance Of Performance. L’idée d’un article était là. A portée de clavier.

En plus de 20 ans de sport auto, j’ai connu différentes ères, et les multiples débats, tels que la place des privés face aux usines, l’équivalence Essence-Diesel et donc le fameux système de Balance Of Performance, désormais omniprésent. Je la subis vraiment dans mon métier depuis 2024 et le passage en GTD avec DragonSpeed. Pas facile de mettre des mots sur ce sentiment. L’an dernier, l’équipe a connu un début de saison difficile : alors que nous faisions des courses correctes, la BOP nous était défavorable et nous n’existions pas. Nous avons ensuite enchainé les podiums, parfois avec une BOP correcte, parfois avantageuse, parfois désavantageuse. Mais j’ai compris une chose au cours de cette période. La BOP est la parfaite excuse (à juste titre ou non) quand on ne gagne pas, tout le monde le sait. Mais elle aussi un réducteur d’émotions quand on gagne : imaginez décrocher la victoire alors que vous avez l’impression de ne pas avoir signé une bonne prestation. C’est assez étrange. Pour la première fois, il m’est arrivé de me demander si nous méritions vraiment ce qu’on obtenait.

Photo : IMSA

Retour au VTT. DragonSpeed engage 4 riders en Coupe du Monde. 2 en Elite Hommes (Antoine Rogge et Thibaut Daprela), qui doivent être dans le Top 20 de la Q1 ou dans le Top 10 de la Q2 pour être en finale (sur plus de 100 pilotes au départ). 1 Junior Hommes (Léo Godin), qui doit être dans le Top 20 de sa seule qualif. 1 Junior Femmes (Zoé Fayolle), qui doit être dans le Top 10 de sa seule qualif. Un problème mécanique, une crevaison, un autre pilote qui vous gêne ou une chute ? Tant pis pour vous. Il y a une vingtaine de teams « officiels », soutenus par des marques plus ou moins grandes, pour environ 40 pilotes officiels en Elite Hommes. Je vous laisse faire le compte, il y a forcément des déçus. Alors imaginez la même situation quand vous êtes un team privé. Et pourtant. Et pourtant, l’espoir fait vivre. Parce que, quel que soit votre vélo, vos pneus ou vos suspensions, vous pouvez les battre, ces grosses écuries officielles. Pour notre première année, il nous est arrivé de finir devant le Champion du Monde en titre, avec le même cadre. Le permis de rêver est là, pas bien loin.

Photo : DragonSpeed DH

Et puis il y a la dure loi du sport. Vendredi, jour de qualifs. Antoine tombe en Q1 et rate son secteur 2 en Q2. Thibaut manque son secteur 3. Léo tombe deux fois. Zoé est gênée par deux filles qu’elle rattrape dans une partie déterminante. Personne en finale. Vendredi soir, on vous dit merci, mais c’est fini. Pas de finale, juste le droit de regarder les autres s’expliquer dans la folie furieuse de plus de 80 000 personnes aux Gets. On est de la fête sans être de la fête. La dure loi du sport. Pas d’excuse. L’équipe est américaine mais avec 4 riders français, Les Gets, c’est forcément particulier. Je fulmine, je bouillonne. Quand je redescends de la montagne, trempé, la boue de la tête au pied, j’ai envie de tout casser, littéralement. Parce que je n’ai pas d’excuse pour me consoler. Nos pilotes ont attaqué comme il pouvait. Mais, ce jour-là, ça n’a pas suffi.

Photo : DragonSpeed DH

La dure loi du sport, vraiment. Parce que la réaction, c’est : « qu’est-ce qu’on peut faire de mieux », dans la préparation, sur le vélo, les suspensions, les freins, les pneus, ou dans l’organisation, la nutrition. Tous les petits détails. L’an dernier, Jackson Goldstone a gagné 4 manches de suite, 5 au total sur 10. Personne n’a demandé qu’on lui enlève trois rayons, qu’on réduise le débattement de sa fourche ou qu’on change la taille de ses disques. Cette année, Specialized a remporté 4 courses consécutivement, un exploit au regard du niveau. Est-ce qu’un autre constructeur s’est plaint ? Non. Tout le monde s’est mis à travailler. Plus. Sur tous les éléments. Et pourtant, les moyens de chacun sont différents. Du simple au quintuple pour les budgets. Les vélos sont différents, avec des concepts différents, des géométries bien différentes, parfois extrêmes. Les marques de suspensions sont nombreuses. Les manufacturiers pneumatiques se font la guerre avec des gommes de développement. Les freins évoluent avec l’arrivée de l’ABS. Les transmissions sont différentes aussi, traditionnelles, à courroie... Tout ça pour dire que tout le monde travaille.

Photo : DragonSpeed DH

 Au moment de préparer 2027, le discours des partenaires techniques est d’ailleurs révélateur « on veut faire de la qualité plus que la quantité, et on veut de la concurrence. » On est loin du manufacturier unique devenu à la mode en sport auto. Du motoriste unique. Du fournisseur unique de boite de vitesses. Vous voulez faire du développement ? Apporter des nouveautés à chaque course ? D’une journée à l’autre ? D’un run à l’autre ? Allez-y ! A notre niveau, nous avons des pneus de développement grâce à Michelin. TRP nous a apporté des évos sur les disques de freins puis les plaquettes en cours de saison. SR Suntour a fourni des fourreaux de fourche avec un traitement spécifique. Nous avons des flasques de freins faites par une spécialiste du composite (coucou Marie). Dans un avenir proche, on fera de l’aéro. Alors oui, c’est l’escalade. Et un jour, l’escalade atteindra sa limite. 

Photo : DragonSpeed DH

Mais juste que là, on se régale. Sauf quand la dure loi du sport vous rattrape. Pas d’excuse, vraiment pas. Il faut faire mieux, être plus fort, pour aller plus vite. C’est un véritable défi, et c’est passionnant. Il faut être malin. Se creuser la tête plutôt que d’aller quémander. J’ai redécouvert la haine de la défaite, comme jamais auparavant. Comme jamais dans ma vie. Voir le vainqueur, un vainqueur incontesté parce qu’il n’y a pas le moindre doute, c’est beau. Ça vous donne envie. Ça vous fait rêver. Ça vous rend un peu jaloux, mais ça vous pousse à bosser. Plus. Toujours plus. Pour vivre ce moment. Parce que ce jour-là, si il arrive, ce sera unique.

Ne vous m’éprenez pas, j’aime toujours le sport auto et l’endurance en particulier. C’est mon quotidien depuis deux décennies. Et même si la BOP aide tel ou tel voiture, il faut faire le job pour signer une pole ou remporter une course. La partie n’est pas gagnée d’avance et c’est pour ça que j’y prends encore du plaisir. Mais cette part de doute, cette faculté à trouver une excuse quand on ne gagne pas, ou cette proportion à dire que le vainqueur a profité d’un avantage, et donc de remettre en question son succès, ça gâche un peu la fête. Quand je vois le travail de Toyota pour gagner les 24 Heures du Mans et tous les commentaires qui minimisent ce succès, ça m’attriste. 

Photo : DragonSpeed DH

On ne sait jamais vraiment sur quel pied danser, de quel côté pencher. Qui mérite ? Qui a bien travaillé ? C’est de plus en plus difficile de trouver la réponse. Si on change artificiellement le sport, est-ce toujours vraiment du sport ? Même cette catégorie LMP2, si chère à mon cœur, dernière petite exception, est vouée à disparaitre sous son format actuel. Balance de performance ou équivalence de technologie… Je n’ai pas entendu ces mots durant quelques jours. Et très franchement, même si la vie du team, et la mienne, n’en serait que plus facile sur deux roues, je crois que je préfère encore la véritable dure loi du sport. 

 

 

Commentaires (1)

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ayrton

26 Aoû. 2026 • 17:45

Je ne peux peu être que d'accord avec ce qu'il y est écris. Le jeune Alran a bien mérité sa victoire et je pense que personne a ronchonner comme ça serait à la fin d'une course avec BOP. J'ai été il y a 3 ans aux Gets, la DH, c'est vraiment une grosse ambiance.