Sébastien Bourdais (Cadillac) : « C’est le genre de course qui laisse des traces »
Depuis la création d’Endurance-Info en 2006, on ne compte plus les interviews réalisées, certainement plusieurs milliers. L’aspect humain a toujours occupé une place importante dans ces entretiens, et certains pilotes sont de meilleurs clients que d’autres. Chacun a son caractère.
L’une des images fortes de la 94e édition des 24 Heures du Mans restera celle de Sébastien Bourdais, blotti au fond du stand Cadillac Hertz Team Jota après l’abandon de la n°38, victime d’un problème de direction assistée.
Le groupe WhatsApp mis en place par Cadillac tout au long de l’année permet d’obtenir des informations en temps réel et de poser des questions. Aurélie Donzelot, l’attachée de presse, fait passer le message : il est possible de rencontrer Sébastien Bourdais pendant dix minutes au réceptif Cadillac.
En allant sur place, je me demande quelles questions poser à un homme né au Mans, qui cherche à remporter cette course, SA course, pour sa 19e participation. On lui rappelle souvent qu’il est le seul pilote du plateau à avoir roulé ici au XXe siècle. Trop vieux, Sébastien Bourdais ? Certainement pas. Quand on sait qu’il est même passé tout près de ne fêter son anniversaire que tous les deux ans, étant né un 28 février.
Que demander à un pilote qui a tenu entre ses mains une réelle possibilité de victoire aux côtés d’Earl Bamber et Jack Aitken ? Le rendez-vous a lieu dans une salle de réunion du colossal bâtiment monté par General Motors. Une grande pièce où ont pris place une vingtaine de journalistes. Habituellement, un tel rassemblement est réservé à quelqu’un qui gagne, pas à quelqu’un qui vient d’abandonner.
Je suis loin d’être un intime de Sébastien Bourdais, mais il a toujours été agréable en interview. Le personnage est droit et direct comme on aime. Une attitude qui se raréfie.
Lorsque la porte s’ouvre, il semble très surpris de voir autant d’attention et de téléphones posés devant lui. Logiquement, les médias français sont les plus nombreux, mais l’entretien débute en anglais. La première question est plutôt légère.
« Bien entendu, nous avions une voiture incroyable, commence-t-il. Elle s’est battue aux avant-postes durant toute la course et mes coéquipiers ont fait un travail exceptionnel. L’équipe a tout exécuté comme il le fallait. Nous nous sommes donné une chance, et c’est tout ce qu’on peut demander au Mans. »
Il marque un temps d’arrêt avant de reprendre d’une voix plus posée : « En 2020, j’avais pratiquement renoncé à avoir cette chance un jour. Cette année, elle était là. Cette course a sa propre façon d’humilier tout le monde. Pour nous, cela s’est terminé brutalement. Je ne vais pas le nier, j’ai 47 ans et je n’aurai probablement plus beaucoup d’opportunités comme celle-là. »
Trois fois deuxième à l’époque de la Peugeot 908, le Manceau possède néanmoins un trophée de vainqueur au Mans grâce à son succès en GTE Pro en 2016 avec la Ford GT officielle. Déjà dix ans.
Quand on est l’enfant du pays, qu’on poursuit cette p**** de victoire depuis des années, qu’elle semble enfin à portée de main, puis qu’il faut venir s’expliquer devant une salle pleine de journalistes venus vous demander ce que vous ressentez, l’exercice ne doit pas être simple.
« C’est la course, poursuit-il. Michael Andretti a disputé vingt fois l’Indy 500 sans jamais la remporter. Certaines courses décident simplement de vous tourner le dos. On gagne beaucoup moins qu’on ne perd dans une carrière de pilote, et cela ne fait pas de vous un meilleur ou un moins bon pilote. Cela fait simplement partie du voyage. Parfois, c’est incroyablement cruel. »
Les quelques questions sur la gestion des pneumatiques paraissent presque anecdotiques, mais le pilote Cadillac y répond sans détour. La question suivante, que nous ne relaterons pas ici, semble hors sujet.
Puis vient celle-ci : « Serez-vous là l’année prochaine ? »
La réponse est limpide : « Je ne sais pas… »
La direction assistée de la Cadillac a rendu l’âme à l’entrée des stands, comme il l’explique posément avec une voix tremblante : « Je ne pouvais plus rien faire. J’ai tout de suite compris que c’était terminé. J’ai dû boucler un tour complet pour rentrer aux stands sans avoir d’accident. Le volant devient une véritable barre de fer. C’est extrêmement difficile à tourner. Au Mans, si vous rentrez au garage et n’en ressortez pas dans la minute, c’est terminé. »
« C’est le genre de course qui laisse des traces, mais ce n’est pas la première fois, poursuit le pilote de la n°38. Cela fait partie de la carrière d’un pilote. Quand vous êtes en position de gagner une course aussi prestigieuse, qui vous tient autant à cœur et qui vous a si souvent échappé, forcément, cela fait mal. Cela ne change pas une vie, mais il y a tellement d’énergie investie dans un événement comme celui-ci. Quand tout semble enfin aligné et que vous sentez qu’il y a réellement quelque chose à aller chercher, cela fait mal à tout le monde. Ce n’est pas réservé à Sébastien Bourdais. »
À 47 ans, Sébastien Bourdais demeure une référence grâce à sa vitesse et à son expérience.
« Il y a cinq ans, je ne pensais même pas avoir encore l’opportunité de revenir au Mans pour jouer la victoire, explique-t-il. Les années passent, vous entrez dans la quarantaine et ce genre d’occasion devient rare. À chaque fois, vous vous rapprochez un peu plus de la date d’expiration. Mais vous ne pouvez pas vous lamenter sur votre sort. Vous pouvez simplement apprécier le fait d’avoir été là et d’avoir frappé à la porte plusieurs fois. Le reste échappe à votre contrôle. »
Puis il conclut avec un sourire : « Je suis déjà un peu le dinosaure du plateau. On m’a suffisamment rappelé cette semaine que j’étais le seul à avoir disputé les 24 Heures du Mans dans les années 1990. Si quelqu’un veut me confier un volant l’année prochaine, je serai là. »
Les dix minutes prévues sont largement dépassées. Pourtant, cela n’a en rien atténué la frustration du pilote de la n°38, qui sera sans doute heureux de retrouver un peu de calme avant de se tourner vers son prochain rendez-vous, le mois prochain au Brésil. Reverra-t-on Sébastien Bourdais au Mans en 2027 ? On l’espère.
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