24 Heures du Mans 1967 : L’interview des vainqueurs, Dan Gurney et A.J. Foyt

Les vainqueurs des 24 Heures du Mans 1967, Dan Gurney et A.J. Foyt ont gentiment accepté de répondre à quelques questions pour nous et pour le Club des Pilotes des 24 Heures du Mans.

Ils sont tous deux des icônes du sport automobile avec des palmarès incroyables.

Dan Gurney a donné à trois marques différentes leur toute première victoire en Formule 1 : Porsche -la seule victoire de Porsche en tant que constructeur-, Brabham et Eagle, sa propre marque. Il compte 86 départs en Grand Prix. Il a également remporté les 12 Heures de Sebring ; les 1000 Km du Nürburgring, a remporté la toute première épreuve du Championnat du Monde des Voitures de Sport disputée à Daytona, les 3 Heures de Daytona, a fait trois podiums successifs dans les 500 Miles d’Indianapolis, entre autres succès. Il a fondé sa propre société, All American Racers, qui a construit les Eagle, victorieuses dans les Séries Indianapolis et également dans le Championnat CAN-AM. Il a créé une tradition, perpétrée depuis : il a été le premier à éclabousser de champagne ceux qui étaient à proximité en célébrant sa victoire au Mans sur le podium.

A.J. Foyt a remporté les 500 Miles d’Indianapolis à quatre reprises (recordman avec Al Unser Sr et Rick Mears), a gagné deux fois les 24 Heures de Daytona, a remporté les 12 Heures de Sebring, a remporté 67 victoires dans les championnats USAC et CART, compte sept victoires en NASCAR et plusieurs titres USAC…

Chose incroyable et hautement improbable aujourd’hui, Dan Gurney a a remporté le Grand Prix de Belgique de Formule 1 une semaine après sa victoire au Mans -avec plus d’une minute d’avance sur Jackie Stewart et Chris Amon, 12 des pilotes des 24 Heures 1967 courant à Spa-Francorchamps ce 18 juin 1967!).

Incroyable également, A.J. Foyt avait remporté les 500 Miles d’Indianapolis moins de deux semaines avant sa victoire au Mans !

Aviez-vous été coéquipiers avant Le Mans ?

Dan Gurney : « A.J. Et moi n’avions jamais été coéquipiers avant Le Mans mais nous avions été concurrents depuis 1962 sur le circuit des courses Indy ainsi que dans quelques épreuves de Voitures de Sport. Nous avions passé un très bon moment tous les deux lors d’une course de Volkswagen à Nassau au début des années 1960. »

A.J. Foyt :  »Je connaissais Dan -il courait beaucoup plus en voiture de sport, mais aussi avec des monoplaces Indy. Dan était un bon pilote très complet. »

A.J., aviez-vous piloté la Ford Mk IV avant Le Mans ?

« Pas la Ford avec laquelle nous avons couru. J’avais piloté un des modèles précédents à Daytona, une Mk II, mais pas la dernière version. »

Lorenzo Bandini avait été le plus rapide avec la Ferrari P4 lors des essais préliminaires au mis d’avril 1967, aussi pensiez-vous que les Ferrari pouvaient être des concurrents difficiles pour la victoire ?

Dan Gurney :  »Bien sûr, nous pensions que les Ferrari seraient de rudes concurrents, particulièrement au vu de leur résultat dans les 24 Heures de Daytona en début d’année. »

A.J. , vous couriez au Mans pour la première fois en 1967. Que représentaient pour vous les 24 Heures du Mans avant la course ? Qu’aviez-vous entendu à leur sujet ?

 »J’avais toujours entendu parler de la course et j’avais connu beaucoup de pilotes qui sont allés y courir mais qui n’y ont jamais eu de chance. Aussi, quand j’ai eu l’occasion d’y aller, j’étais terriblement content que Ford m’ait choisi pour être un de ses pilotes, particulièrement content que ce soit avec le team Shelby et avec Dan Gurney. Je n’aurais pu espérer un meilleur volant et, connaissant Carroll Shelby, je savais que tout ce qu’il avait toujours fait, c’était la course, aussi il savait exactement ce qu’il faisait. Les autres Ford étaient confiées à Holman & Moody, qui était parfait avec les voitures de la NASCAR et autres, mais qui n’avait pas de réelle expérience sur circuit routier en dehors de la NASCAR , aussi j’étais très heureux de courir avec le team Shelby car tout ce qu’ils avaient l’habitude de faire, c’était de la compétition sur circuit routier. »

Les Mk IV étaient donc engagées par Shelby American Inc. (votre voiture) et également par Holman & Moody. Chaque team était-il maître de sa propre stratégie, ou bien Ford avait-il établi la stratégie pour toutes les voitures ?

Dan Gurney :  »Shelby American et Holman & Moody étaient concurrents au sein de l’équipe Ford, les deux groupes voulaient gagner, par ailleurs je n’ai pas eu connaissance d’une stratégie globale d’équipe. »

A.J. Foyt :  »Bien, je pense qu’avec Carroll Shelby, nous avions notre propre stratégie, nus courions vraiment contre les Ford Holman & Moody et nous tenions à les battre tout comme eux voulaient nous battre. Nous avions l’un des meilleurs patrons d’équipe de tous les temps, il est mort depuis. Lui et Phil Remington étaient très brillants et c’était super d’avoir quelqu’un comme lui pour veiller sur la voiture, et je pense que Dan doit être d’accord avec moi. Bon, notre plan d’attaque -je sais que les journaux n’ont pas arrêté de dire pendant la nuit que nous servions de lièvres- c’était d’être simplement beaucoup plus vite que tout le monde, et je veux dire que nous étions vite mais faciles, nous n’avions pas à forcer, aussi c’était beaucoup plus facile de rouler vite. »

Dan, vous aviez couru neuf fois au Mans avant 1967 et vous aviez abandonné huit fois, aussi étiez-vous malgré tout confiant avant cette course de 1967 ?

Dan Gurney :  »J’ai toujours eu confiance de pouvoir gagner toute course dans laquelle j’étais engagé, mais j’étais aussi réaliste avec l’expérience, particulièrement au Mans, que 24 Heures, c’est long et que tout peut arriver. »

A.J. ,même si vous débutiez au Mans, pensiez-vous pouvoir gagner, deux semaines après votre victoire dans les 500 Miles d’Indianapolis ?

 »Je n’ai jamais pris le départ d’une course que je ne pensais pas pouvoir gagner. Je savais que ça allait être dur car il allait falloir que j’apprenne vraiment rapidement, mais je savais qu’en étant associé avec Dan Gurney -il avait couru ici à plusieurs reprises- qu’il connaissait le circuit aussi je savais que j’avais avec lui un grand premier pilote. Je savais qu’il savait comment s’y prendre et j’espérais être capable de prendre ma part quand j’allais monter dans la voiture et j’ai eu la chance de pouvoir le faire. »

Avez-vous pensé au record de la distance pendant la course ?

Dan Gurney :  »Je n’ai jamais eu une seule pensée pour ce record de la distance pendant la course, j’étais trop occupé à me concentrer.’

A.J. Foyt :  »Non, nous étions là pour essayer de gagner et ce qui est positif, c’est que nous avons également remporté le classement à l’indice énergétique, pour le plus de kilomètres parcourus par litre d’essence. Mais nous ne l’avons su qu’après la course. D’habitude, celui qui gagnait cela c’était Renault, avec ses petites voitures, et nous avons battu tous les records. »

A.J. , qu’est-ce qui vous a le plus impressionné -ou surpris- au Mans ?

 »Ce que j’aimais le moins au Mans, c’est qu’il n’y avait pas de glissières et la nuit, ils avaient blanchi les arbres, je dirais à environ deux mètres de haut ; quand je courais à plus de 300 km/h, c’était toujours où il y avait des rails ; au Mans si vous sortiez, vous alliez dans les bois, aussi vous saviez que si vous faisiez une grosse faute c’était fini, et c’était une chose que je n’aimais pas car dans les Hunaudières nous roulions à près de 370 km/h, c’est un circuit très rapide. Depuis, ils ont modifié la ligne droite, et on n’y roule plus aussi vite, et ils ont mis des rails qui rendent ça beaucoup plus sûr. A l’époque on n’avait rien de tout ça et c’était comme sur une route ouverte et, si vous sortiez, vous aviez de gros ennuis. »

Dan, un des moments forts de la course -et à mon avis un des plus grands moments de l’histoire des 24 Heures-, ce fut lorsque vous avez arrêté votre Mk IV après Arnage alors que la Ferrari de Mike Parkes vous pourchassait, même si elle était à plusieurs tours, Parkes faisant de même avant de repartir. Pouvez-vous nous dire un mot sur cette incroyable histoire ?

Dan Gurney :  »Mike Parkes, dans la Ferrari, était à quelques tours derrière moi, essayait de me pousser à la faute en me faisant sans arrêt des appels de phare. Cela m’a tellement agacé que je me suis mis sur le côté de la route et que je me suis arrêté ; à mon plus grand étonnement Mike s’est arrêté derrière moi et nous sommes restés comme ça pendant probablement dix à quinze secondes, attendant de voir qui bougerait le premier. Il a cédé le premier et il est reparti. »

A.J. , aviez-vous couru de nuit avant Le Mans ?

« Oui, j’avais couru à Daytona, mais je n’ai jamais aimé tant que ça courir la nuit. A Daytona, ce n’était pas trop mal. Il avait plus presque toute la nuit à Daytona mais je m’étais assez bien adapté, donc j’avais une petite expérience de la conduite de nuit quand je suis venu au Mans mais je n’avais jamais couru dans le brouillard comme ce fut le cas à trois ou quatre heures du matin. C’était très dangereux, avec des gens qui faisaient la cuisine et toute la fumée qui allait avec, et on rentrait dans un tunnel où il y avait une espèce de brouillard. Ce que je veux dire, c’est que c’était assez dangereux. »

Vos palmarès sont parmi les plus beaux du sport automobile. Dan, comment considérez-vous votre victoire au Mans et ce record de distance ? Est-il au même niveau que les premières victoires en F1 pour Porsche, Brabham et votre marque, Eagle, les victoires Eagle en CAN-AM, le succès de votre société, All American Racers ?

Dan Gurney :  »La victoire Ford dans les 24 Heures du Mans 1967 est vraiment une des plus grandes réussites de ma carrière et je la place au même niveau que mes victoires en Formule 1. »

Même chose pour vous, A.J., vous avez fait la Triple Couronne -Le Mans/Daytona/Sebring- ce que quelques pilotes seulement ont réussi, vous êtes le seul à avoir fait le triplé Daytona 500/Indy 500/Le Mans, aussi mettez-vous la victoire du Mans au même niveau que ces records ?

A.J. Foyt :  »Vous savez, faire quelque chose que personne n’a jamais fait, on doit mettre ça en tête de liste. J’étais seulement au bon endroit au bon moment et la chance a été de notre côté. Toutes les autres victoires ont été de belles, très belles victoires et j’ai été le premier à en obtenir autant, je ne sais pas si mes record seront battus de mon vivant -mais celui qui les battra devra foncer. »

Comment voyez-vous l’avenir du sport automobile ?

Dan Gurney :  » Il faudrait qu’il y ait moins de technologie, qu’on prête plus d’attention aux pilotes et à l’aspect humain, que ça fasse davantage de bruit. »

A.J. Foyt : « Bon, je pense que le sport automobile repart maintenant. Les voitures de l’IndyCar sont meilleures qu’elles ne l’ont été depuis longtemps, et j’aime ça car j’ai fait de très belles compétitions ; je pense que c’est sur une pente ascendante. Je sais que les cinq ou six dernières années ont été un creux pour tout le sport automobile mais je pense qu’on va voir ça se redresser. »

Nous remercions chaleureusement Dan Gurney et A.J. Foyt. Remerciements également pour leur aide à Evi Gurney, Kathy Weida, Anne Fornoro, Kevin Kennedy, Tim Orr, Wes Duenkel, Davide Marchi et JY Helbé pour ses photos d’archives.